THE UNDEAD - #5 : CHANGEMENT.
« Mais réjouissez-vous, mes frères, car le Seigneur l'a déjà accueilli en son Royaume ! »
Si le Seigneur était ce vieil alcoolique qui lui avait craché dessus tout à l'heure et que le Royaume de Dieu était cette ruelle dégueulasse en face de chez lui, alors super, il était sauvé pour l'éternité. Ou alors le prêtre parlait en mauvaise connaissance de cause et trompait perfidement l'auditoire venu écouter les dernières bénédictions en l'honneur d'un homme qu'il ne connaissait pas.
Point de réjouissance escomptée, la plupart du public était totalement inconnue à David, et venait pleurer sur sa tombe uniquement pour passer en photo dans le journal du dimanche. Il y avait d'un autre côté un de ses ex-collègues de bureau, Steve, à qui il avait prêté un jour 50 cts pour lui payer un café, et qui était sûrement là pour balancer la due monnaie dans la fosse. Le maire et son conseiller, faible des faibles derrière son mastodonte carnivore de patron, s'étaient déplacés, aussi, pour les formalités d'usage, « blabla grand homme fier service à notre ville lourde perte car Chaque citoyen qui meurt Est une blessure dans mon cœur youplaboum votez pour moi. », peut-être pour la photo, aussi (son costume sur mesure seyait à ravir sa carrure d'obèse). Le reste n'était donc que piètres personnages, une dizaine en tout, ados essayant de réprimer un rire devant le photographe municipal et vieillard emmitouflé dans son écharpe, déplorant chaque jour avec la même douleur la jeunesse qui part avant lui.
Tapi derrière une tombe, David contemplait la scène avec un demi-amusement. Tous ces discours, toutes ces belles choses qu'on disait de lui ! Il faut mourir pour être aimé de tous ; même les inconnus viennent à en reconnaître votre grandeur.
Il ne s'attendait pas à voir autant de personnes à son intronisation au Monde des Racines Pissenliques. Le prêtre, rien de plus. Le prêtre et le fossoyeur, à la limite, plus une pelle et des cordes. Mais question badauds-rigolos, il était fichtrement servi. Chance ! Certains ne pouvaient se pavaner d'en avoir eu autant à leur mise en bière.
Le prêtre ayant interrompu ses psalmodies rassurantes et ayant agité son pot de cendres rédemptrices, Monsieur le Maire avança d'un pas vers la tombe, un pompeux air solennel imprimé sur son visage boursouflé, contrastant avec l'attitude inquiète et stressée de son faire-valoir, resté en arrière. Ce dernier lui tendit une petite boîte en bois, tandis qu'il sortait de sa poche un papier plié en quatre et qu'il s'éclaircissait la voix.
« Et c'est en raison des services rendus à notre ville, pour son dévouement, son courage, son patriotisme que je décerne, ici, au nom de l'administration toute entière, la Médaille de l'Ordre du Mérite à David Peter Clark Youssef (Youssef ? Discret hochement de tête du conseiller) Johnson, à titre posthume. »
Posthume, bien pensé l'ami, t'as trouvé tout seul ? Qu'importe, applaudissements, crépitements de flashes, larme à l'œil du stagiaire en mairie (était-ce par l'émotion ou la peur de se retrouver en photo dans la dépêche?), puis le Pouvoir en personne achève la foule, porte le coup final, l'apothéose mirifique de l'émoi en sortant la décoration de bronze de son cercueil boisé pour la poser sur la supposée nouvelle demeure de l'ex-policier.
Et personne ne savait qui était vraiment à l'intérieur du coffre. Il était évident qu'il avait fallu remplir le cercueil, pour faire plus vrai. Combien d'honneur, combien de larmes pour un si glorieux sac de sable ! Le poids convenait parfaitement ; pourquoi s'empêtrer dans une énième chasse au sans-abri ?
Le temps se figea. Tous, même les passants, baissèrent les yeux sur la tombe du héros granuleux, lui accordèrent un dernier muet hommage. Plus le moindre murmure si ce n'était celui du vent ne vint entraver les bienfaisantes pensées à destination de l'âme du défunt. Soigne-toi bien ! Bon voyage ! Salue Dieu de ma part etc, tels étaient les derniers mots enluminés de versets bibliques destinés à ce cher inconnu avant de le laisser retourner remplir les ternes rangs des stèles oubliées.
Puis les poignées dorées descendirent dans leur trou, et tout le monde s'éloigna peu à peu, accordant un dernier regard au fossoyeur moustachu qui déversait la terre-mère sur le coffre sablé (dommage, un peu d'eau, du ciment et il avait du béton !).
Cette dernière vision troubla David. Comme l'humus rebouchait le trou, il enfouissait aussi la paperasse qui avait fait exister le policier pendant ces quelques vingt-sept années. Adieu, fiches de paie, adieu, numéro de sécurité sociale, adieu, impôts ; chaque feuillet enfoui sous le terreau était une trace de son passage qui disparaissait des mémoires du monde moderne. David se sentait partir, doucement. Encore quelques pelletées sur son caveau de fiches de renseignement et il ne serait plus rien, Néant du Néant dans un univers livré à l'anarchie.
Les dernières personnes s'éloignaient. Le zombie regarda aux alentours ; à quelques mètres de lui, un homme caché derrière une plaque de marbre se masturbait en regardant la fosse se remplir. Pris d'un haut-le-corps, David se leva, faible et tremblant comme une feuille d'automne, puis tituba jusqu'à s'effondrer derrière un tronc d'arbre. Calé entre deux cénotaphes, comme fiévreux, il ferma les yeux et, malgré lui, s'endormit à l'abri des regards.
*
* *
David regagna le Central dans la soirée. Pénétrant dans le garage, il décrocha des clés sur le tableau à côté des vestiaires, puis démarra sa voiture de fonction, la même depuis son entrée dans le service. Sortant silencieusement du garage désert à cette heure tardive, il alluma la Radio pour écouter ses collègues faire leurs rapports et leurs interminables calembours sexuels, arrière-plan sonore pour une énième tournée nocturne.
La voiture prit la 121è Avenue, la dernière encore sonorisée par les cris lointains des bistrots encore ouverts. Quelques passants s'arrêtaient devant, attirés comme des moustiques par le liquide rouge à aspirer sous la lumière écrasante des néons. Le policier savait le plan de parcours sur le bout des doigts, tant il l'avait répété encore et encore au fil des années. Il en était même parvenu à calculer et à retenir les temps de passage minimum pour ne jamais rencontrer de feu rouge. Aucune lueur, aucun son ne lui était étranger, désormais. Il connaissait chaque rue, comme chaque ambiance qui y régnait.
Il bifurqua sur la 148è, ‘la Grande Rue' du centre-ville. C'était là que tout se jouait ; là où se retrouvaient tous les gangs pour l'ultime gangsta fight qui déciderait de l'avenir de tel ou tel quartier, là que les gens dans le souci venaient se débarrasser de photos gênantes ou d'analyses d'urine suspectes. C'était un lieu à haut risque, c'est pourquoi la Police essayait d'y passer le moins de temps possible. Quand l'ordre a déjà été établi, autant ne pas ramener sa gueule, avait dit le chef-instructeur.
Mais ce soir, David traînait un peu, ce qui, il fallait l'avouer, ne lui ressemblait pas d'habitude. Lentement, il laissait défiler les trottoirs de l'autre côté de sa vitre, d'un œil moins inquisiteur que distrait.
C'est dingue, pensa-t-il, le nombre de dealers qu'il y a dans cette ville. C'était vrai, le marché était florissant. Il fleurait bon vendre de la poussière magique dans le coin. Certes, un recensement n'avait pas été établi, mais on estimait que cette part rigolote de la population avait facilement triplé ces dix dernières années. Les marchés devaient s'être dopés à l'héroïne pour avoir évolué si rapidement ; même les pilules contraceptives n'avaient jamais autant eu la côte.
La 37è succéda à cet étrange spectacle, tel une procession anarchique de prophètes modernes prêchant autre chose que de la bonne parole. Ici, l'activité ne se résumait plus qu'à quelques taxis au retour du service de soirée. Les chauffeurs avançaient encore lentement, dans un état de crispation extrême dû à la concurrence impitoyable des autres voitures jaunes, chacun prêt à arracher le premier le frein à main devant la potentielle personne à pied porteuse de la bénie course qui saurait faire la différence arrivé en fin de mois. C'était malheureux à dire, mais ceux-ci étaient totalement dépassés par le manque d'intérêt que leur portait le citoyen, et beaucoup d'entre eux auraient préféré commencer une nouvelle vie de l'autre côté du carrefour. On envisageait déjà de copier l'ingénieux modèle mexicain, où un passager sur trois n'arrivait jamais à destination sauf si sa famille acceptait de verser une rançon plus que conséquente à l'heureux chauffeur. Une étude était d'ailleurs en cours pour appliquer ce système aux bouches de métro.
David regarda sa montre. Dans cinq minutes, après l'inévitable feu rouge, il aborderait la 133è Avenue ; et bien que peu sentimental, il savait qu'il aurait du mal à ne pas imaginer sa voiture garée avec négligence sous un lampadaire, portière encore ouverte et radio encore allumée. Aucune fantaisie de l'esprit de là-dedans. Les gens n'aiment pas retourner sur d'anciens décors de mauvais évènements.
Il aspira une grande bouffée d'air. Ses mains moites collées au volant, il ne décrocha pas du regard l'aiguille orange du tableau de bord. Pas de panne d'essence, pas de panne d'essence, pas de panne d'essence...
Un voyant s'alluma. Le policier baissa les yeux. Le dieu des réservoirs m'a abandonné.
Une alarme vint tenir compagnie à la petite diode rouge. Cela ne signifiait en aucun cas que l'engin manquait de pétrole, non non : c'était d'un autre carburant dont il était question.
PAUSE CAFÉ !!!
En quatrième vitesse, David quitta l'avenue et s'élança vers le Gipsy's, oubliant du même coup la désagréable épreuve psychique et l'intégralité du code de la route.
Cette interruption des festivités était un rituel obligatoire que tout vrai patrouilleur devait respecter, auquel cas il n'était pas homme à mériter son titre. Obligatoire car lié par la tradition (‘Par notre Histoire', auraient volontiers avancé certains), mais aussi pour la socialisation : il ne fallait pas espérer parler à quelqu'un en dérogeant aux règles, et ça n'était pas de si tôt qu'un bleu viendrait changer la donne, ‘foi de Roger', disait Roger. Puis le café, d'abord son goût, puis sa caféine avaient les mérites de tenir éveillé le représentant de l'ordre suffisamment longtemps pour pouvoir entamer sans risque la pause suivante. En plus d'être corsé, il était délicieux ; préparé avec amour ou une bonne cafetière, personne ne délivrait sa recette. Toujours sucré au bon vouloir du client, c'était un moment de relaxation incomparable ; certains en venaient même à faire des heures supplémentaires juste pour cet instant d'extase.
Le policier gara son véhicule et rangea les clés dans la poche. Déjà quatre voitures étaient là. Il allait les revoir, tous, enfin ; il y avait pensé toute la soirée. Ils n'étaient pas spécialement ses amis, mais étaient tous des gens sympathiques, et c'était toujours une joie de partager un moment avec eux ; c'était bien pour cette convivialité qu'il était venu tous les jours.
Il poussa la porte en verre du bar-restaurant. Il se demandait comment ils réagiraient lorsqu'ils le verraient arriver à leur table.
Il passa peu sûr de lui devant le bar et les tables. Le patron était absent. Mais eux étaient là. Il les entendait à l'autre bout de la salle, rire et parler bruyamment. Et il avait peur. Mais c'était inutile de reculer pour maintenant. Quelle que soit leur réaction face à lui, il fallait qu'il les revoie.
Il contourna le pot de fleurs en plastique mou qui leur cachait la vision.
...
- David !
- Comment ça va mon gars ?
- Allez, viens donc t'asseoir, reste pas dans le chemin ! Patron, un café ! »
Une clameur joviale s'éleva de la table toute entière. Bientôt, tout le monde se poussait pour lui serrer la main ou lui tapoter l'épaule.
Un fou rire s'empara de David. Une joie immense et une envie de pleurer face à leur gratitude en étaient la cause, et tandis que tous se poussaient sur la banquette pour lui faire de la place, il remerciait l'entité concernée pour lui avoir fait connaître de telles personnes.
« Alors, gamin, la tournée, rien, comme d'habitude ? »
Le gros moustachu sirotait en même temps sa tasse. C'était le plus vieux de tous ; cela faisait vingt ans qu'il travaillait dans le même secteur. Il en avait vu beaucoup, lui, et il adorait raconter ses exploits gyrophariques lorsque la discussion l'amenait à s'en souvenir. David ne connaissait même pas son vrai prénom. Pour tous, c'était Le gros moustachu ; car il était fier de ses poils et de sa poitrine.
« C'est pas possible, ça, tu sais que t'as une radio au moins ? »
Juan, l'Etranger. Il était arrivé ici sur un cargo rempli de brésiliens, et parce que les brésiliens ne sont pas commercialisables, lui et ses compagnons d'infortune avaient été arrêtés, il y a de cela quinze ans. Juan avait réussi à s'enfuir et à sa cacher sous l'eau pendant la perquisition ; la Police partie, il avait traversé à pied l'Amérique et était arrivé dans le coin, et le gros moustachu avait plaidé en sa faveur pour qu'il soit engagé chez les gardiens de nuit. Bien sûr, ils n'avaient raconté tout ceci que très récemment ; mais personne n'en avait tenu rigueur. On s'en doutait même un peu.
- Eh, Juan, ils ont des radios dans ton pays ?
- Non, mais on a de quoi t'empêcher de t'asseoir sans coussin si tu nous fais encore chier. »
Rire général. David se sent bien parmi eux. Il ne parle pas, mais il écoute, et ça lui plait.
Le patron du bar, un mexicain mal rasé aux faux airs de garagiste lui posa son café sur la table. Lui aussi, parfois, se joignait à eux. Son enseigne était presque devenue un sponsor pour les patrouilleurs.
Le vieux moustachu réclama le silence, car la sentence du brésilien lui rappelait une sombre affaire de savonnette dans les douches d'une prison. Profitant du calme, David porta la brûlante tasse à ses lèvres. Ses doigts n'étaient plus crochus ; et ses mains avaient repris leur forme et leur teinte rose initiales. Son corps entier s'était reformé, tandis que le précieux liquide noir réchauffait son œsophage et allait se blottir au fond de son estomac bien vivant.
*
* *
Un violent courant d'air lui fouetta le visage ; le policier y répondit par un vif sursaut. Des corbeaux s'envolèrent devant lui en beuglant leur indignation.
Il était resté là, contre son arbre, à dormir toute l'après-midi. Par chance, personne ne semblait l'avoir vu ; et le nécrophile était parti.
Le zombie regarda sa montre. Il était bientôt dix-huit heures. Il se leva net et courut vers le portail du cimetière, jetant un bref regard à l'épitaphe sur la plaque de marbre qui lui était dédiée. Au moins un sac de sable qui connaîtrait la vie éternelle.
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* *
Elie Daronovski remercia ses derniers visiteurs et ferma à double tour la porte de la boutique. Depuis qu'il avait été agressé par cet homme qui lui avait volé tous ses livres sur le macramé, il préférait agir avec prudence.
Son métier lui tenait énormément à cœur. Ce n'était non pas le fait de vendre qui l'intéressait (comme la majeure partie des hommes de sa profession), mais bel et bien de conseiller, d'échanger, de discuter de tel ou tel classique avec ses clients. Il lisait absolument tous les livres qu'il recevait avant de les commercialiser, et il estimait avoir réussi sa journée non pas en ayant écoulé x exemplaires mais en ayant parvenu à intéresser, instruire ou faire changer d'avis quelqu'un.
Il rangea son trousseau de clés dans la poche de son vieux veston beige. Il vivait seul depuis plus de cinquante années aux Etats-Unis, la mort de sa famille en Europe l'ayant contraint à exiler le premier bateau venu. Il s'était réfugié dans les livres, cherchant par tous les moyens à acquérir la plus grande culture possible sur l'histoire du monde et de ses peuples, décidé à être utile à tous ceux qui passeraient la porte de son magasin.
Il passa par le rayon des littératures italiennes, emprunter un vieil exemplaire de la Divine Comédie ; ce soir, il commencerait le Chant XIII. Lorsqu'il releva les yeux, un gigantesque pistolet s'appuyait sur son nez.
« Ne bougez pas. »
Le libraire tomba en arrière.
« NE ME FAITES PAS DE MAL ! LES LIVRES DE BRICOLAGES SONT DANS LA TROISIEME ALLEE, PRENEZ TOUT ! »
Le visage caché sous une capuche fut frappé d'étonnement face à cette déconcertante proposition.
« Hum, désolé, je ne veux pas de vos livres de bricolage. »
L'aveu ne rassura pas pour autant le vieux libraire.
« QU... QUI ÊTES-VOUS ??? »
Eh merde, pensa David. Il ne s'était pas même imaginé à une telle question, mais c'est dans l'instant que sa bouche débita une heureuse solution immédiatement regrettée.
- Je suis la Mort, venue pour te chercher.
- Sh... Shekhinah ?
Le zombie aurait volontiers pu répondre à cela s'il avait intégré son école de religion ; c'est toujours au moment des interrogatoires qu'on regrette d'avoir choisi la Police. Alors, pour compenser son cursus, il appuya un peu plus le canon contre le crâne du vendeur.
- Expie tes pêchés maintenant, Elie Daronovski, tu n'en seras que plus pardonné. Parle !
- Qu... Qu... Quoi ?
David n'avait jamais questionné personne auparavant. Aucun talent, aucune finesse. Des aveux obtenus au moyen de « Parle, dégoûtant gérontophile tout droit sorti de l'anus de Satan ». Ce n'était pas son métier, à vrai dire ; les inspecteurs faisaient ça très bien eux-mêmes. Lui, il avait reçu une formation patrouille nocturne option tasse à café ; si Daronovski avait été une tasse, l'entretien aurait été plus facile.
- Que sais-tu de Kramer ?
- Je... Je ne connais pas ce nom-là...
- TU MENS ! Je sais très bien que vous travaillez ensemble, inutile de le nier ! C'est trop tard pour toi, avoue ce que tu fais avec lui ! Que prépare-t-il ?
Pour un dieu, Shekhinah n'était pas très informé ; avait-il au moins une parabole ? Mais le libraire défaillant ne s'en aperçut même pas et manqua de s'évanouir en prenant doucement conscience de ce qu'il se passait.
- Je... Rien, je ne sais rien... Il vient chaque semaine et m'emprunte un ou plusieurs livres qu'il me rend la plupart du temps la semaine suivante...
Il pleurait.
- Quels livres t'a-t-il déjà empruntés ?
Finesse, douceur et questions rassurantes n'étaient certes pas les mots d'ordre chez l'ex-policier, à côté duquel le butor mirasol aurait pu passer pour le plus charmant des mammifères. S'il avait fallu leur poser la question, ni le zombie ni le libraire n'auraient su dire lequel des deux était le moins à l'aise dans la présente situation.
- Il... Beaucoup... La... La liste est longue... Le Nouveau Testament, en plusieurs éditions... La... La République, de Platon... Le Meilleur des Mondes, d'Huxley...
David notait au fur et à mesure les œuvres citées, le pistolet toujours à la main. Pour l'instant, il n'en avait pas lu une seule.
- P... Plusieurs œuvres d'Aristote, également... Je... Je ne me souviens pas du reste...
La liste avait le mérite d'être intéressante. Ensuite, comprendre ce que ce malade pouvait faire avec une salade composée pareille, non, c'était au-dessus des forces Culture G de David. Que pouvait-il bien trouver à la fois dans Aristote et Aldous Huxley ? Il y avait un A dans leurs prénoms.
Comme dans Platon et Testament ! Et si c'était ça la clé ? Ou alors... Peut-être qu'il s'attendait à ce que son fournisseur soit interrogé ; il a par avance brouillé les pistes en empruntant ce dont il avait vraiment besoin plus quelques gros livres à moitié pris au hasard : un genre de pied-de-nez à l'inspecteur de Police moyen, du style « J'ai plus de culture que toi et un butor mirasol réunis », subtil agacement qui saurait faire perdre patience et induire l'homme en erreur en le forçant à lire les œuvres précitées. A moins que ce Daronovski ne jouât un rôle faussement innocent car corrompu de la tête aux pieds par son mesquin employeur ; que les larmes qui coulaient sur ses joues étaient des larmes de provocation et de défi ; que les prières hébraïques qu'il répétait n'étaient qu'un code secret établi entre lui et Kramer, et que s'il implorait le pardon de Dieu, c'était uniquement pour se foutre de son naïf d'assaillant.
Ceci aurait été la version de l'inspecteur en chef s'il avait été là. Mais David ne doutait pas de la sincérité de cette douleur, bien qu'amer devant cet homme aux apparences si sympathiques et pourtant affilié à un dangereux criminel. Il baissa son arme, ramassa les clefs tombées de la poche du vieux libraire et se dirigea vers la porte.
- Allez-vous en. Vous payerez, un jour, pour ce que vous avez fait.
Tremblant, incapable de retenir ses larmes, le vieil homme courut comme il le pouvait derrière son comptoir.
Vivement que le Central voie ça, pensa l'ex-policier. Lorsqu'il ouvrit la porte, il y eut une violente détonation dans l'arrière-boutique.
Il accourut. Elie Daronovski s'était tiré une balle dans la tête, avec une arme dont il n'avait pas une seconde pensé à servir contre son agresseur.
Par Fix, Lundi 15 Octobre 2007 à 12:22 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)





