THE UNDEAD - #4 : NUIT.
Dans la pénombre quasi-totale, il traversa la 142è, la 111è puis la 131è Avenue, à la simple lueur des réverbères. Une stupide et puérile lueur née en lui lui avait fait espérer un instant que son nouveau statut lui avait permis de devenir nyctalope, mais il n'en était rien, et sa rage fut si profonde qu'il passa la moitié du trajet à faire d'excellents jeux de mots sur ce terme scientifique si amusant.
Il était loin d'être pressé de rentrer chez lui. Les évènements et révélations de la soirée s'étaient enchaînés si rapidement qu'il lui était absolument nécessaire de prendre son temps. Pas forcément pour réfléchir à sa condition de non-être humain ; qu'y avait-il à rajouter ? Pouvait-il se plaindre ? Il n'avait pas réellement la possibilité ni les moyens de faire changer les choses vu la tournure qu'elles avaient prises. On ne lui avait pas demandé son avis pour ressusciter ; à vrai dire, il ne s'y attendait même pas. De quoi se plaignait Jésus ? Celui-ci avait su mourir tranquille, puisqu'il savait qu'il allait revenir après. Mais David ? On ne l'avait pas mis au courant, lui, on l'avait remis sur pied sans son accord ; était-il pour autant le nouveau Messie ? A bien y réfléchir, il n'aurait pas été sûr de sa réponse si on lui avait proposé la résurrection.
Il devait bien l'avouer, décéder naturellement à 74 ans et demi ne le branchait que moyennement. Passer sa retraite à vivre de ses cotisations, à jouer aux cartes et à apprendre au petit Kevin à jouer au base-ball tout en lui racontant gaiement quelques épisodes de la 4è guerre mondiale comme l'aurait fait n'importe quel digne grand-père, c'était trop lui demander. C'était vrai, il n'avait jamais aspiré à grand-chose dans la vie jusque là. Il allait avoir 28 ans, il était célibataire, il n'avait plus de parents, pas de frère et sœur, à peine quelques rares camarades de bureau, pas même une perruche de quoi s'occuper. Il n'avait aucune passion, aucun violon d'Ingres à assouvir ; pêche, football, sadomasochisme, rien ne l'intéressait au point d'en laisser une part à son emploi du temps. Il s'était dans sa jeunesse passionné pour les religions, mais son projet secret s'était envolé tout entier comme une liasse de post-its quand il avait été refusé à l'Académie. Le jour où il avait raté le coche, pensait-il souvent. Il avait dû se tourner vers la Police et lâcher toutes ses ambitions d'une vie idéale lorsque la facture de son premier loyer était arrivée dans sa boîte aux lettres. Sa bourse d'études lui suffisait auparavant, maintenant il n'avait plus rien ; un tract dans la rue avait choisi pour lui son parcours futur et l'avait transformé en l'être désabusé qu'il était avant de mourir. Cet être-là même qui avait décidé un jour qu'il cesserait d'exister avant de connaître l'obésité, les fusillades municipales et la future guerre mondiale contre le Danemark. Il ne voulait pas prendre le risque de vivre tout cela. Certains auraient volontiers considéré son choix comme une forme de lâcheté ; mais c'en était tout autre. Il préférait mourir que de voir son triste monde se ramasser sur lui-même. Et c'était le regret, la rage et l'impuissance qui l'amenaient là.
Il voulait mourir jeune, certes ; mais pas maintenant. Pas comme ça. C'était trop tôt, trop brusque, trop inattendu. Il aurait au moins voulu avoir son mot à dire. Ok, c'est bon, tuez-moi, mais par pitié, laissez-moi lire Nietzsche avant. Et amenez-moi un verre de bourbon avec une paille. Puis soyez gentils, fermez la porte, j'ai envie de mourir seul.
L'horloge de la grande St Maria Goretti's Tower sonna une heure du matin, se moquant éperdument de la situation intemporelle de David.
Piqûre.
Il bifurqua dans l'étroite St Bol St, cette ruelle aussi mal famée qu'odorante, qui coupait la plupart des grandes avenues de la ville avant d'aboutir à proximité de l'appartement de l'ex-policier. Il en avait assez de marcher, cette nuit, ces lampadaires, aucuns ne parvenaient à lui faire changer les idées. Il avait avant tout envie de voir son appartement avant qu'on ne lui confisque, et sa méfiance envers les agents immobiliers lui faisait penser que cette espèce-là accomplissait d'obscures exactions le soleil parti.
Il traversa sans problèmes le dégoûtant passage, évitant comme il le pouvait les poubelles renversées et les flaques douteuses. Aucun évènement notable n'eut lieu, mis à part quelques chats qui grincèrent et abandonnèrent leurs trésors d'ordures ménagères à son approche.
Evidemment, la lourde porte de l'immeuble était fermée. Et inutile de se défoncer puis de ramasser son épaule pour faire sauter le verrou et passer à l'intérieur ; mêmes morts, les locataires ne sont pas autorisés à dégrader le bâtiment. En plus, le bruit réveillerait les voisins qui pourraient témoigner et porter plainte pour tapage nocturne. Il aurait pu passer par la fenêtre du couloir du 3è, celle qui fermait mal et qui tuait en moyenne quatre personnes par an ; mais pour cela il lui fallait aller demander l'échelle chez la concierge, et la connaissant, elle refuserait catégoriquement de la lui laisser cinq minutes tout au plus. Quelle vieille peau, pensa-t-il, je lirai les petites annonces dès demain pour trouver un meilleur proprio.
Il passa sur la petite ruelle à la gauche de l'édifice. Par là, il y avait peut-être moyen de monter avec l'échelle de secours.
Le sort était terrible envers lui ; l'échelle était tombée et baignait négligemment dans une flaque verdâtre d'eaux usées. Honteux, jura-t-il. Ils vont m'entendre à la réunion des locataires. Il reprit la direction opposée, maugréant et enfonçant rageusement ses poings dans les poches de son manteau.
... Il y avait quelque chose dans la droite. Il accourut sous le lampadaire le plus proche, même s'il savait déjà ce que la lumière allait lui révéler.
Un trousseau de clefs. Magnifique, on se croirait dans un roman tellement c'est basique et facile. Une fois encore, Supa-Dring lui avait sauvé la mise, quel talent ! Le zombie se précipita sur la vieille serrure rouillée et y enfonça l'énorme clef turgescente, qui dans un tintement jouissif lui indiqua qu'il pouvait lui aussi franchir l'accès.
La familière odeur de renfermé qui l'accueillit fit naître en lui un vague rassurement. Il était revenu chez lui, enfin. Les nobles et fières taches d'humidité au plafond, l'antique papier peint jauni par le temps et l'admiration des regards portés sur lui, le carrelage aux envoûtants motifs kitsch fendu de toutes parts... l'apaisant et chaleureux cocon sans radiateurs était revenu autour de lui, dans toute sa précaire splendeur. Il fonça à l'aveuglette vers la rampe d'escalier et sauta quatre à quatre les marches jusqu'au 5è étage dont, sur la pointe des pieds, il traversa le couloir principal en comptant ses pas, comme il l'avait tant fait après ses longues heures de travail nocturne.
Silencieusement, une main sur la clé et l'autre sur la poignée, il tourna le verrou, pénétra dans l'entrebâillement et ferma sa porte avec douceur.
Une gigantesque bulle, mélange de nostalgie, de mélancolie et de douleur, monta de son ventre et éclata dans sa gorge lorsque l'ampoule allumée lui permit de revoir son corridor. Non pas parce que celui-ci était laid, non, mais parce que la confusion de la situation dans laquelle il se trouvait était telle qu'il avait l'impression de revenir chez lui après un très long voyage. Il se sentait à la fois chez lui et la fois étranger ; ici, il était rassuré, mais un sale goût au fond de la cervelle lui soufflait qu'il n'était plus à la maison. Il n'en avait que faire ; il piétina les journaux qui s'étaient accumulés depuis une semaine derrière sa boîte aux lettres et alla effondrer ses membres obsolètes sur son lit.
Les yeux dans le vague, il contempla les méandres poétiques de l'humidité sur son plafond. Il l'avait pourtant repeint ; il se concentra sur la chose un long moment avant de laisser tomber et d'admettre que tout finissait toujours par pourrir. A nouveau il regarda au dehors à travers la fenêtre.
Qu'était-il devenu, en somme ? Un être insignifiant ; un atome perdu, rejeté du noyau et condamné à voguer seul dans le rien pour le reste de ses jours, si les atomes avaient une existence à proprement parler. Une abeille isolée de sa ruche, une fourmi éloignée de la cité, un asticot privé de son cadavre. Ahah. Bravo. Des idées comme ça tu te les gardes. En somme, aux yeux du monde, dans les registres de l'administration, il n'existait plus. Un tampon « Mort, inutile d'envoyer la facture de gaz » marqué à jamais sur sa feuille personnelle.
Que faire, maintenant ? Sortir et explorer le monde ? Non, hélas. Son physique et l'inspecteur le sommaient de rester où il était. Se venger, alors ? Il n'en trouvait pas l'utilité. Il n'avait pas goût à beaucoup de chose. Il aurait voulu pouvoir vivre, se manger un sandwich au thon en regardant une émission abrutissante de télé-achat, se vider les neurones tourmentés en ne pensant plus à rien si ce n'est à acheter l'espace de quarante-cinq minutes. Ou s'allonger, laisser couler le temps au-dessus de ses yeux clos et emporter toutes ses contraintes.
Mais ses paupières restaient invariablement ouvertes, laissant l'air froid de la nuit s'engouffrer dans sa solitude. Demain, il devrait se trouver un nouvel endroit pour vivre, fonder de nouvelles habitudes, apprendre à éviter la lumière du jour. Demain.
Il retourna à la porte et ramassa le journal le plus en dessous de la pile effondrée, celui de samedi dernier. Il tourna frénétiquement les pages jusqu'à tomber sur l'article qui l'intéressait. En bas à droite de la page, calé sous Tournoi de cartes effréné à l'Amicale des Anciens Combattants ce week-end, dix lignes étaient titrées Un policier assassiné sur les ports, accompagnées d'une photo du jeune David en uniforme.
« Le tragique coup du sort aura voulu que l'agent David Johnson se retrouve dans la nuit de vendredi à samedi confronté à La Poudreuse, ce gang de snowboarders héroïnomanes connu pour ses violentes altercations avec la Police au cours des cinq dernières années, depuis la création de leur mouvement séparatiste. Le policier en patrouille aura été sauvagement agressé par une bande que les enquêteurs estiment à plus de dix personnes, puis, se défendant avec force et courage, abattu de dix balles de revolver dans la poitrine, puis laissé à l'abandon sur le pavé. Ses funérailles auront lieu samedi prochain dans l'après-midi au Cimetière Principal de la ville, en présence de Mr le Maire qui remettra à titre posthume la Médaille de l'Ordre du Mérite au défunt. »
Samedi prochain. Demain. Tout à l'heure, même. Il irait. Il voulait se voir définitivement disparaître, être rayé de la liste. Il s'y rendrait discrètement et assisterait à son enterrement, voir les humeurs des uns, les réactions des autres. L'expérience était suffisamment rare et intéressante pour attirer son attention. Rares étaient les hommes qui pouvaient avoir un regard extérieur de leur mise en bière. Peut-être, et c'était une pensée assez singulière, que ça lui remettrait les idées en place, qu'il verrait tout à coup ce qu'il a à faire.
David retourna s'allonger sur son lit. Une dernière fois avant de partir et de commencer un nouveau chapitre. Il reposa les yeux sur les lattes du plafond et se laissa transporter par les volutes de moisi, offrant au vide de s'installer dans sa tête. Demain. Tout commencerait demain. Son enterrement serait un point de départ.
Cette nuit-là, il ne dormit pas.
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NdA: Chapitre très difficile à écrire, ça se ressent peut-être.
Par Fix, Dimanche 16 Septembre 2007 à 12:13 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)





