\inside the fix.

THE UNDEAD - #3 : EVEIL AU MONDE NOUVEAU.

 

- Faites comme chez vous, Undead, mais ne touchez pas à mes affaires.
Le cabinet de l'inspecteur était un bazar gigantesque. Sur le bureau, une infinité de feuillets, de journaux et de tasses à moitié vides occupaient toute la surface disponible en s'empilant de manière assez dangereuse. Certaines fiches étaient tachées de café, d'autres froissées ou déchirées pendaient négligemment sur les bureaux. Une foultitude de dossiers était tombée au sol et semblait y être depuis un moment. Des cartons pleins de ce genre de dossiers étaient posés voire renversés au sol contre les murs, à côté de piles incroyables de vieilles revues et d'une poubelle qui débordait de papiers froissés et de gobelets en plastiques. Les volets roulants étaient tirés et ne devaient pas être ouverts très souvent ; des post-its, des photos, des factures et des portraits-robot étaient accrochés sur les barres de plastique. Une forte odeur de moisi et de renfermé régnait dans la pièce, et David craignait de ne pas en être l'unique source. Il tira une chaise de ce fatras et s'assit en face de son ex-supérieur officiel. Ce dernier sortit quelques instants et revint avec une boîte de beignets à la main.
- Vous en voulez ? Je plaisantais. Avant toute chose, il faut que vous me racontiez ce que vous avez vu l'autre soir chez ce malade, et pourquoi pas comment vous êtes arrivé chez lui.
Il raconta alors toute sa soirée, ne manquant aucun détail, faisant part de ses commentaires et de ses états d'esprit correspondant aux différents moments de son périple. Il parla du balafré, du conduit d'aération, des bocaux géants, de leur contenu. Il se surprit lui-même à conclure par ‘Et là, je suis mort'. Il eut un frisson en prenant conscience de ce qu'il venait de dire.
- Et ça fait mal ?
Il fronça les sourcils, pris d'une grande réflexion.
- Bref. J'avoue, je ne m'attendais pas à des projets d'une telle envergure de la part de ce timbré. La dernière fois qu'on l'avait coffré, il avait séquestré un cadavre dans son grenier et essayait de lui enfoncer des écrous dans les narines en répétant « Vis, vis ! ». Pour sa défense à son procès, il avait juré l'avoir vu dans un film. C'était le 17 Mars, en 93. Foutue journée pour la Police. La Clock City Police Dept Football Club, niquée par forfait trois buts à deux par les Grumble Town Police Football Deers. Je me revois encore, courant vers les buts pour marquer l'égalité, avant que l'arbitre ne nous siffle la fin de la mi-temps et la mort du coach. J'ai encore la certitude qu'il avait été payé pour faire sa crise cardiaque et nous gâcher le match.
- Et Kramer, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?
- ...
- Quoi ?
- Kramer ne joue pas au football, imbécile.
- ... Pendant son procès.
- Hum, il a été relâché, sa plaidoirie était valable ; on ne condamne pas les gens parce qu'ils vont au cinéma. Après l'acquittement, il a longtemps disparu, puis il est revenu ici, et quelques mois après son retour, notre maire changeait de voiture et nous interdisait de toucher à son nouveau protégé.
- Ca ne vous a pas mis la puce à l'oreille ?
- Des puces ? Ahah, bien à vous de parler, immonde réservoir à bactéries ! Nous avions d'abord fait coffrer son garagiste en pensant que c'était lui qui avait une influence néfaste sur notre patron, mais ça n'a rien changé. Le rapprochement s'est fait plus tard.
- Qu'est-ce que vous pensez de ses nouvelles installations, donc ?
- Je vois où en sont ses investissements, maintenant ; et pour être franc, ça m'inquiète beaucoup. Notre homme a bien changé, je crois. Ca n'annonce rien de bon. Je vois mal actuellement ce qu'il cherche à faire, et c'est bien ce qui me fait peur. Hmm... Et s'il cherchait à saboter notre prochain match ? Quelle perfidie... Mais j'ai le moyen de concrétiser mes craintes.
- Vous pensez que je devrais y retourner ?
- Vous êtes fou ! Il ne doit rien savoir de vous pour l'instant. Ni lui ni le maire. Je tiens absolument à ce qu'aucun d'eux deux ne sache que vous êtes toujours parmi nous. Depuis que vous avez passé le rideau, vous devez travailler dans l'ombre.
-...
- Roh, détendez-vous ! Vous êtes plus froid qu'un mort !
- ...
- Pourtant, celle-là je la trouvais assez drôle... Vous devez resté caché et le plus discret possible, c'est impératif. En vérité, seuls Dring et moi serons au courant de ce qu'il vous arrive. Vous êtes notre arme pour passer toute la sécurité qui a été mise autour de Kramer, sans que personne ne le sache : vous êtes notre taupe. D'ailleurs, vous savez où vivent les taupes ?
- Eh bien... Sous terre ?
- Exactement. Vous êtes taillé pour ce job. Bref, reprenons. Quelques semaines avant votre mort, nous avions illégalement envoyé quelques hommes surveiller les moindres faits et gestes du scientifique ou de ses hommes. Certes, ils sont tous morts, mais nous avons pu obtenir quelques informations vraiment très intéressantes. Bon, et si on allait voir votre futur équipement de fonction  ?
- Vous ne me donnez pas ces informations ?
- Hein ? Ah euh, c'est vrai. Eh bien tous les vendredis, l'un de ses sbires -lorsque ce n'est pas Kramer lui-même- se rend chez un libraire, au coin de la 142è, un certain Elie Daronovski. Il y reste toujours une demi-heure, pas plus, et la boutique est fermée à ce moment-là. D'après deux de nos hommes, Kramer ou un de ses acolytes semble cacher quelque chose sous son manteau à chaque fois, aussi bien à l'aller qu'au retour.
- Et... c'est tout ?
- Comment ça, ‘c'est tout' ? Est-ce que vous pensez une seule seconde à tous ces litres de café englouti, à toutes ces heures d'attente dans le froid et sous la pluie, à tous ces pauvres hommes morts pour leur mission, à toutes leurs familles qui ne recevront aucune indemnité parce qu'ils sont morts en civil pour ne pas éveiller les soupçons de l'ennemi , quand vous dites ‘c'est tout' ? Pour l'honneur de ces héros, pour le repos de ces familles éplorées, terminez l'enquête, boutez l'infâme hors de notre ville et prouvez qu'ils n'ont pas succombé pour rien ! Vous irez chez ce libraire, vous me rapporterez des révélations, vous repasserez chez le pâtissier prendre ma commande, et à ce moment-là, peut-être que je daignerai vous pardonner votre effronterie, immonde être sans coeur. Non non, ne dites rien, n'essayez pas de vous rattraper, vous avez jusqu'à lundi pour aller chercher mon colis. Au-delà, il est remis en vente, et ce n'est pas ce que vous désirez, n'est-ce pas ?
- Hum, il faut dire que...
- C'est ça, c'est ça, Monsieur Je c'est tout, fermons le sujet. Et allons continuer la discussion à l'armurerie, si vous le voulez bien.
Ils sortirent tous deux du bureau, l'inspecteur marchant rapidement devant David. Ils traversèrent des bureaux totalement déserts et dans la pénombre. Les volets n'étaient pas tirés ; c'était la première fois qu'il voyait le ciel depuis son réveil. Et la nuit avait déposé son épais voile noir depuis de longues heures. Comme toujours, les lampadaires devenaient maîtres des passants, influant dans leurs pensées comme dans leurs actes. Au loin, deux faibles lueurs rouges vacillaient à travers ce sombre spectacle.
David eut un mouvement de recul. Mes yeux, pensa-t-il. Ce sont mes yeux. Il revint face à la vitre. Ses deux iris étaient entièrement rouges. D'un rouge sang. Il resta un instant à fixer intensément ces deux profondes lumières fascinantes qui éclairaient son visage, le reste du monde suspendu en plein vol.
Puis, un cri de l'inspecteur le ramena au Central. Il traversa en courant les bureaux puis bifurqua à l'intérieur de la porte ouverte dans le nouveau couloir qui s'offrait à lui.
Les néons couvrant le stand de tir s'allumaient l'un après l'autre, tandis que l'inspecteur s'avançait vers l'ex-policier, un pistolet à la main.
Sans prévenir, il fit feu sur lui.
- Bouh ! Ahah, je vous ai fait peur ?
David baissa les yeux. Il y avait un trou encore fumant entre ses côtes, mais il ne sentait presque rien.
- Tenez, amusez-vous avec ça, j'ai oublié mes clés dans le bureau de Dring.
Il jeta l'arme encore toute chaude entre les mains du zombie. Ce dernier regarda un instant l'objet, puis, ses réflexes lui revenant, le passa entre tous ses doigts, avant de se mettre à tirer contre une cible à dix mètres.
Il enchaîna les panneaux sans mettre une seule balle à côté. C'était un fait, sa précision s'était accrue. Il atteignait sans problème des corps loins de lui, et pouvait faire des trous dans les plus proches avec une finesse plus que chirurgicale.
L'inspecteur revint, alors que David rechargeait son arme pour la troisième fois, sans cesse étonné par la nouvelle capacité qu'il s'était découverte. Au bout de son doigt pendait une petite clé, et ses bras étaient chargés de la ceinture que Dring avait montrée à David plus tôt dans la soirée.
- Dring est parti se coucher, il vous souhaite un bon repos éternel. Il m'a demandé de vous donner ça.
Il tendit au zombie la ceinture en cuir, sur lesquelles étaient accrochées une douzaine de petites recharges du mélange dont le professeur avait parlé. Il y avait aussi un étui, à côté des petits flacons. A l'intérieur, un étrange pistolet avec une aiguille au bout attendait d'être utilisé. David introduisit l'une de ces recharges dans ce dernier, puis posa l'embout sur son bras, et pressa la détente.
A la douleur de la piqûre se succéda une vague de bien-être, qui se répandit dans tout son corps. Un léger frisson le parcourut, mais il ne sût pas si c'était le plaisir ou la froideur de la mixture qui en était la cause. Il baissa à nouveau les yeux : sa plaie se résorbait à vue d'œil.
- Erk, si ce truc rebouche tous vos trous, à votre place je me méfierai.
- L'humour est une chose innée, chez vous, n'est-ce pas ?
- Suivez-moi, coincé personnage, j'ai quelque chose pour vous.
L'inspecteur traversa la salle de tir, puis la salle d'armes en elle-même, avant d'atteindre une lourde porte blindée. Il introduisit la petite clé dans un petit renfoncement et tapa un code à quatre chiffres juste en dessous, qui fut confirmé par un petit *tilt*. On entendit quelques rouages se mettre en marche, puis la porte commença à pivoter sur elle-même, laissant découvrir ce qu'elle renfermait.
C'était une pièce hexagonale moyenne, traversée verticalement en son milieu par un imposant tuyau de verre, aux cloisons tout en métal blanc et éclairée par un néon à chaque mur, où avaient été entreposées une multitudes d'engins expérimentaux, toujours plus incroyables et extravagants les uns que les autres. L'ex-policier n'avait jamais rien vu de tel ; il n'avait même tout simplement jamais entendu parler de cette salle. Il vit d'étranges aspirateurs laser à mettre sur le dos, d'énormes fusils munis d'un complexe refroidissement hydraulique, des grenades qui se changeaient en araignée lorsqu'elles étaient lancées. Tous ces objets luisaient et semblaient en état de service, mais n'avaient pas l'air d'avoir souvent bougé des socles sur lesquels ils reposaient.
L'inspecteur contourna le tuyau transparent et s'arrêta de l'autre côté de la salle, exactement en face de la porte.
Sur le mur était accroché un pistolet en argent. La crosse et la gachette n'avaient rien de particulier ; à l'inverse, le canon était énorme. Un peu plus long que la moyenne des armes de ce genre, mais au moins deux, peut-être trois fois plus large.
Avec précaution, l'inspecteur le décrocha du main, le pesa entre ses mains, fit quelques mouvements avec puis le tendit au zombie.
- Smith & Wesson Omega 12, un bien bel engin que voilà, tout juste sorti des labos expérimentaux et déjà interdit à la vente. ‘Un peu trop puissant pour nous-autres', a dit la commission. Je les comprendrai jamais. On est en Amérique, merde ! Rien n'est trop puissant pour nous, enfin ! Nous y voilà donc : balles spéciales 12 mm, portée d'un peu plus de 60 mètres, 15 balles par chargeur, graissage une fois tous les 3 mois.
David, fasciné, prit le pistolet à son tour entre ses mains.
- A l'origine, un Mauser M712 Schnellfeuer vous était destiné, suite à une restriction de budget, mais Dring et moi-même avons pensé qu'il était plus préférable de vous munir de quelque chose de plus consistant. Allons l'essayer.
Ils traversèrent à nouveau la salle d'armes, tandis que les néons s'éteignaient et que la porte blindée se refermait derrière eux. David, devant un des stands de tir, chargea l'arme et sans perdre un seul instant tira dans l'une des cibles à moyenne distance.
A la puissante détonation se succéda un impressionnant impact sur le mur. L'ex-policier resta quelques instants sans voix.
- Mais c'est...
- Fantastique, en effet. C'est un modèle unique ; et il est à vous. Vous aurez largement de quoi vous défendre, maintenant.
L'inspecteur quitta le stand de tir pour aller chercher son manteau dans son bureau. David prit le pistolet et les recharges, et après un dernier coup d'œil, les rangea dans la poche intérieure de son imper.
- N'oubliez pas, nous sommes vendredi, samedi dans quelques minutes, vous avez jusqu'à lundi pour rencontrer ce libraire. Je compte sur vous pour la discrétion et l'efficacité. Voilà, je crois que c'est tout. Que comptez-vous faire, maintenant ?
- Eh bien... Vu l'heure tardive, je pense que je vais rentrer chez moi...
- Chez vous ? Oh !, ahah, mais mon pauvre ami, vous n'avez plus de chez vous !
- QUOI ???
- Vous êtes officiellement mort, on ne loue pas d'appartement à un décédé ! Voyez l'aspect pratique, qui irait chercher son loyer dans un cimetière ? Désolé, vous pouvez encore y faire un tour ce soir si vous voulez, mais étant donné que vous n'avez aucun parent proche, dès demain, il sera remis en vente.
- Mais... Et mes meubles, mes affaires ? Tout ce que je possédais ?
- Quel raisonnement matérialiste. Soyez heureux, une nouvelle vie s'offre à vous ! Croyez-le, j'aimerais être à votre place. Tout le contenu de l'appartement sera réquisitionné par la Police puis envoyé à une vente de charité. Vous aviez une télé ?
- Euh, oui, mais pourquoi ?
- Eheh, eh bien maintenant, elle est à moi ! Elle est récente ?
- Et où vais-je dormir, moi, maintenant que je n'ai plus nulle part où aller ?
- Allons... il y a des milliards d'endroits qui n'attendent que vous ! Cherchez un peu, soyez original ! Innovez ! Je ne sais pas, moi, une crypte, un cimetière, une église, un endroit où ça ne choque pas de voir des zombies !
- La vidéothèque de George Romero ? 
- Par exemple, oui, vous voyez que vous avez des idées !
David remercia l'inspecteur de son compliment puis, enroulant son écharpe, s'enfonça dans la profondeur du monde de ténèbres qui était désormais le sien.

Vos commentaires

1 Le Mardi 4 Septembre 2007 à 09:44 GMT+2, par Arthy

Bon sang ! Je ne regrette aucunement d'avoir passé de nombreuses minutes à lire, et je ne regrette pas non plus de m'être arraché la gorge à rire. A quand la suite ?

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