THE UNDEAD - #2 : RENAISSANCE.
David Johnson ouvrit péniblement les yeux. Une vive lumière blanche lui attaqua aussitôt la rétine. Plissant les yeux, il distingua un homme habillé de blanc, penché au-dessus de lui.
« Où... Où suis-je ? »
Le visage s'éloigna de lui. Le policier était allongé, mais trop faible pour se relever et le suivre. Il entendit au loin « Ca y est, il est réveillé ».
L'homme revint, accompagné d'une seconde personne, moustachue et impassible, qui n'était pas sans rappeler quelqu'un à David. Ils se penchèrent chacun leur tour, le premier resté plus en arrière.
- Salut, Johnson, content de vous revoir. Vous êtes à l'infirmerie du Central, répondit l'inspecteur en chef.
- Je... je suis vivant ?
Le visage de l'inspecteur prit une mine embarrassée.
- Eh bien... Fondamentalement, non, dix-huit balles dans la poitrine plus une soirée complète en compagnie d'un vieux pervers nécrophile, ça ne pardonne pas, vous savez.
- Alors... Je suis mort ???
- Hum, non plus, à vrai dire. Disons que vous êtes... ‘entre les deux', si vous voulez. Vous êtes resté dans le... ‘coma' pendant plus d'une semaine, et c'est le Professeur Dring ici présent qui vous a ramené parmi nous.
- C'est fou tout ce qu'on peut faire de nos jours avec un peu d'uranium et de naphtaline !
- ... Hum, autant ne pas vous le cacher, Johnson, scientifiquement, vous êtes ce que l'on appelle un ‘cadavre', et si la fougue expérimentale de ce jeune stagiaire n'avait pas été là, vous ne pourriez pas discuter avec nous à l'heure actuelle.
- Mais... c'est impossible ! Vous plaisantez... On ne ressuscite que dans la Bible, pas dans le monde réel !
- La science fait des miracles, de nos jours, ahah.
- Ca... Ca ne se peut pas ! Comment fais-je pour respirer, pour vous voir ? Je ne vis plus ! Le sang ne coule plus dans mes veines ! Je suis froid ! Froid !
- On peut monter le chauffage si vous voulez.
- Je vais vous expliquer, Johnson. C'est bien simple, en mélangeant par inadvertance les fioles de 235U et de C10H8 qui traînaient sur un coin de mon bureau, j'ai réalisé un choc thermique qui a stabilisé les deux composants mélangés, que j'ai immédiatement injectés dans votre ur...
- Cessez donc votre charabia communiste, Dring, nous avons mieux à faire. Johnson...
- Pourquoi m'avoir gardé en vie ?
- J'allais y venir. Vous vous êtes introduit chez le Pr Kramer. Sans le savoir, je suppose, sinon vous ne vous y seriez pas aventuré.
- Pourquoi ça ?
- Parce que le maire a interdit à quiconque de la Police de pénétrer le bâtiment. Nous savons que cette fabrique de copeaux de bois n'est qu'une couverture ; qui achèterait des copeaux de bois ? Nous sommes quasi certains que ce malade continue des expériences malsaines dans sa cave. Contre toute éthique, il entreprend encore ces foutues manipulations génétiques sur l'être humain, à le détriturer, en faire n'importe quoi à sa guise, à défier les lois fondamentales de la nature...
L'inspecteur serra les dents et se frotta le front, comme dégoûté de ce qu'il imaginait.
- Mais ce salaud a le fric et le maire de son côté, et ce maire nous tient par les testiburnes, sans vouloir vous faire de schéma. Il nous refuse tous nos mandats d'arrêt, ferme les yeux devant nos dossiers et menace de licenciement celui qui osera aller à l'encontre de ses ordres. Vous avez foutu une sacrée merde en rentrant là-dedans.
- Comment avez-vous pu me récupérer, alors, si vous n'êtes pas autorisé à entrer ?
- Ces ordures... Les éboueurs vous ont retrouvé dans la benne, au petit matin, troué de partout... Ah les salauds...
- Ca ne me dit pas pourquoi vous me gardez en vie.
- Pour le fric, Johnson, le fric et les gonzesses, voilà pourquoi on vous garde. ...Vous êtes le seul, absolument le seul policier que nous connaissons à avoir pu infiltrer le bâtiment. Et à en être sorti. Ca va, je plaisante. Vous êtes un atout considérable pour pouvoir pénétrer chez ce dingue. De plus, l'interdiction ne vous concerne plus, vous êtes mort et destitué de vos fonctions.
- Destitué des mes fonctions ??
- Aux yeux du peuple, vous êtes mort en héros et on viendra saluer aux funérailles celui qui s'est courageusement battu seul contre un gang de dealers snow-boarders qui se fait appeler ‘La Poudreuse'. Aux yeux du maire et de ses amis, vous êtes viré et accessoirement mort. A nos yeux, vous êtes un formidable moyen de pénétrer chez Copeaux & Co et de lever le voile sur ces saloperies qui se déroulent en arrière-salle.
- Vous ne pouviez même pas me garder comme simple agent de la circulation ? Comment vais-je avoir un salaire, si je n'ai plus de travail ?
- Vous ne voulez tout de même pas que les gens sachent que la Police emploie des cadavres ? On aurait l'air de quoi, nous, à poster des affiches en ville « La Police recrute » avec une photo de vous ? Non, désolé, Johnson, vous êtes officiellement démis de vos fonctions. De toute façon, réfléchissez, que s'achèterait un mort avec dix dollars ?
- ...
- Que se passe-t-il ?
- J'ai un peu de mal avec l'appellation ‘mort'.
- Vous préférez ‘cadavre' ? Ca ne me dérange pas, je ferai un effort si ça vous convient mieux.
- ...
- Désolé, mais il va falloir vous y faire, vous ne vivez définitivement plus.
- Hélas... Il va falloir que je m'habitue à mon cœur inerte et à mon corps gelé pour l'éternité...
Il leva ses mains à hauteur de ses yeux. S'il avait encore pu, il aurait eu mal au ventre de ce qu'il voyait. Deux membres à la peau verdâtre et fragile, comme sur le point de céder par endroits, vidés de tout leur sang et tachés par endroits de moisissures. Les doigts n'avaient plus leur rondeur d'antan. Juste dix crochets arrondis qui pendaient au bout de celles qui furent un jour ses mains.
Le Professeur Dring réapparut.
- Désolé de vous décevoir dans vos rêves, l'ami, mais oubliez tout de suite le glaçage éternel. Vous êtes cadavre, et comme tout bon cadavre qui se respecte, vous pourrissez peu à peu, donc n'espérez pas garder la sveltesse de vos vingt ans toute votre mort sans rien faire. La contrepartie de votre résurrection, c'est un traitement.
Il s'absenta quelques secondes et revint une seringue à la main. Il la porta devant ses yeux et ajusta le liquide vert foncé dedans.
- Justement, c'est l'heure de votre piqûre. Ceci (il avança la seringue) est votre unique moyen de survie dans cet hostile univers de vivants qu'est le nôtre. C'est un composé de ma confection à base de form...
- Hum, broum, à base d'aldéhyde formique H2CO (l'inspecteur prit la seringue des mains du médecin.), voilà voilà.
- Du formol, quoi.
- ...
- J'ai fait un an de médecine avant de faire la circulation.
- Bref, qu'importe, qu'importe. Vous voulez que je vous fasse la piqûre ?
- Vous devrez régulièrement vous piquer par intraveineuse, Johnson. Une dose environ toutes les quatre heures sera suffisant, une dose supplémentaire à n'importe quelle heure si vous êtes blessé, c'est impératif. De même, si à quelque moment que ce soit vous sentez que l'un de vos bras se détache ou que vous ne pouvez plus avancer qu'à cloche-pied, ne perdez pas un instant. Vous avez deux ennemis, qui accélèrent la décomposition : l'acide - fluorique, sulfurique, tous ceux en -rique -
- Numérique ?
- En effet, inspecteur, en effet ! Donc, les acides, et pire encore, l'eau. Votre... hum, kryptonite, si je puis me permettre. L'eau en grande quantité vous sera mortelle, huhu. L'eau dilue très facilement le formol, ce qui le rend totalement inefficace, de plus, elle gonfle les pores, peut déchirer vos tissus musculaires fragiles et même arracher votre peau si le choc est violent. Pas de problèmes pour la pluie, mais oubliez la natation, mon vieux.
Il disparut à nouveau du champ de vision de David et revint, une ceinture en cuir entre les doigts.
- Je vous ai préparé des doses pour la semaine à venir. Dès que vous en avez besoin, n'hésitez pas à venir m'en demander. J'ai un cousin qui travaille dans les pompes funèbres, il peut m'avoir des bons plans.
L'inspecteur sortit le bras du policier de ses draps et le piqua, d'un coup sec et violent. Il poussa un cri de dégoût.
- Que se passe-t-il ?
- Bon Dieu, Dring, faites donc quelque chose contre cette odeur de décomposition ! C'est intenable !
- Eh, écoutez, je veux bien ressusciter des gens, mais faut pas trop m'en demander non plus ! Vous êtes chié, vous, achetez du déodorant, mais ne critiquez pas la science !
Dring, jetant un regard noir à l'inspecteur, s'en alla dans son bureau.
- Quelle susceptibilité. Incapable d'accepter la critique.
- Merci, pour la piqûre.
Dring revint en claquant la porte, un bombe désodorisante à la main. De mauvaise humeur il en parfuma toute la pièce puis les draps de David.
- Satisfait ?
- J'aime pas la vanille.
- Je sens rien.
- Bien ! David, auriez-vous encore quelques questions d'ordre intelligent avant que l'inspecteur ne vous amène dans son bureau pour vous interroger?
- Eh bien...
- Oui ?
Les deux hommes étaient penchés sur lui, de chaque côté de son lit.
- Ca va vous paraître stupide...
- Allons bon, ne dites pas ça, l'inspecteur pourrait croire que vous lui piquez son métier. Qu'est-ce qui vous tracasse ?
- Je me demandais si... en tant que cadavre, je pouvais encore manger...
- Oh ! J'allais oublier de vous en parler. Eh bien, je pensais comme vous, en principe, non, les cadavres ne mangent pas, ils se font manger, mais en tant que cadavre spécial j'ai pris l'initiative de vous étudier. Votre cerveau fonctionne encore, en vérité, et il a besoin d'un composant particulier que le corps ne peut fournir naturellement.
- Et dans quoi puis-je trouver ce composant ?
- Dans les chats.
- Quoi ???
- J'ai bien peur qu'il ne vous faille attraper du félin si vous voulez rester plus longtemps parmi nous. Votre unique chance de survie réside dans leur gros colon.
- Bon... S'il faut passer par là...
- Désolé, c'est l'inconvénient de la résurrection. Si ça peut vous consoler, pensez que Jésus lui-même a du passer par là.
- Va bien falloir que je m'y fasse, de toute façon...
- ...
- ...
- Quoi ?
- Pffrr non on déconne, Johnson, vous pouvez rien avaler, vous avez plus d'estomac. Allons, je crois qu'il est l'heure de se lever.
A sa grande surprise, David sortit du lit sans problème. Le formol l'avait revigoré.
Il suivit les deux hommes jusqu'à l'autre bout de la pièce. Un miroir attira son attention. Il s'arrêta net devant son reflet.
Il n'était plus le même. Le reste de son corps était à l'image de ses mains. Vert, taché, maigre et fragile en apparence. Il avait effroyablement maigri. Ses côtes étaient visibles, tous comme les os de sa main ; son visage avait presque parfaitement adopté la forme de son crâne, et le fait qu'il n'ait plus un seul cheveu accentuait encore la chose. Son corps avait encore le mérite d'être droit, pensa-t-il. Il n'était pas bossu, et ses genoux n'étaient pas cagneux.
L'inspecteur arriva derrière lui. Il lui jeta un long manteau en cuir usé.
- Enfilez ça, je vous l'offre.
- D'où vient-il ? demanda David, profitant de l'occasion pour détourner les yeux de sa propre image.
- Je l'ai fait moi-même. J'aurais jamais pensé que l'option tricot au collège puisse m'être utile un jour !
- Ces mailles en cuir sont vraiment incroyables, je vous assure, votre talent n'est pas dans un bureau.
- En vérité, il a appartenu à votre père. Il aurait été fier que son fils reprenne le manteau et le métier de son papa. Dommage qu'il ne soit plus là...
- Je n'ai jamais connu mon père.
Il prit un dossier sur le coin du bureau.
- Johnson, Don, ce n'est pas de votre famille ?
- Non.
- Merde, j'aurais dû vérifier. C'est dommage, on perd l'aspect symbolique, d'un coup. Vous devez moins avoir l'esprit de vengeance en enfilant le manteau d'un parfait inconnu.
- J'avoue.
L'inspecteur et le scientifique regardèrent le policier dans la glace.
- Une nouvelle vie commence ; il faudrait vous trouver un nom, vous ne croyez pas ? Que pensez-vous de ‘Super-Zombie' ?
- Non, mieux : ‘Necroman' !
- Ou ‘Mega Cadavre‘ !
- ‘Captain Overdeath' sonne mieux.
Il se regarda de la tête au pied dans le miroir. Puis, il ramassa une écharpe noire sur une chaise, et l'enroula autour de son cou et jusqu'à masquer le bas de son nez.
- Non... Je crois qu'il faut quelque chose qui me définisse réellement. Et pour l'instant, tout ce que je vois dans ce miroir, c'est quelqu'un qui n'est pas mort. Je suis celui qui n'est pas mort. The Undead.
Par Fix, Lundi 13 Aout 2007 à 01:02 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)





