\inside the fix.

THE UNDEAD - #1 : Nouveau départ.

 

Trois heures sonnèrent, troublant de leurs douze coups le silence absolu régnant impitoyablement sur Clock City. A la lumière des réverbères, les derniers dealers rentraient chez eux, croisant de temps à autre les quelques rares voitures de police sillonnant inlassablement les mêmes avenues, selon un parcours toujours identique jour après jour, réglé minutieusement comme du papier musique, inspection - pause café - inspection - pause café - pause café - inspection. Les policiers, en tandem dans leurs Dodge surannées, scrutaient tous feux allumés d'éventuels personnages à l'aspect suspect, dangereux ou machiavélique, notamment ceux portant des armes à leur ceinture, l'expérience ayant appris au Central que cela cachait souvent quelque chose de louche. Parfois, les taxis venaient se joindre à ce silencieux cortège, à la recherche de l'éventuel personnage suspect mais susceptible de bien payer sa course.

Au large des ports, pourtant, un de ces véhicules bleus était arrêté. L'unique patrouille composée en tout et pour tout d'un homme et d'un talkie-walkie était en effet garée sur la 133è Avenue, le chauffeur mystérieusement absent de son bord, la portière encore ouverte et la radio émettant toujours les habituels « Secteur x, rien à signaler », « Secteur y, ici on s'emmerde », « Urgence secteur t, ce con a mis du café sur son futal ».

« Damn it damn it damn it » se répétait David Johnson, tandis que l'homme qu'il suivait accélérait. Cela faisait un bon quart d'heure que l'un marchait vingt mètres devant l'autre. Johnson se revoyait, s'apprêtant à sortir pour prendre avec un peu de retard sa pause café, avant de remarquer cet étrange personnage balafré au visage cacher un pistolet dans la poche intérieure de son imper. Il était sorti de nulle part, et avait pris la route d'un pas décidé vers les ports. « Un autre dealer », avait pensé David immédiatement ; mais les dealers ne marchaient jamais d'un pas décidé. Cet homme correspondait parfaitement à la catégorie ‘Louche' décrite dans le manuel : pas dealer, pistolet, allure décidée. Cela lui avait mis la puce à l'oreille, et il avait précipitamment quitté son véhicule.

Près des quais, l'air s'était grandement rafraichi, et les sources de lumières s'étaient faites beaucoup plus rares. Mais il avançait, imperturbable, connaissant la chemin par cœur. Cela devenait de plus en plus difficile pour David de le suivre, et comme il fallait bien s'y attendre, au détour d'un réverbère, l'homme disparut.
La panique s'empara du policier. Et s'il s'y était mal pris ? Et si l'homme avait remarqué qu'il était suivi ? Il regarda confusément à droite et à gauche, mais rien ne troublait plus la nuit imperturbable. Hésitant, il s'engouffra dans l'étroite ruelle sur sa droite, sortant le pistolet de son étui.

C'était un cul-de-sac ; mis à part la benne à ordure et quelques papiers au sol, il n'y avait rien, absolument rien. Pourtant, il sentait que cette étrange personne était passée par ici. Autant il hésitait tout à l'heure, autant maintenant il en avait la certitude. L'instinct policier, disait-on, pour faire cliché et donner un semblant d'esprit à tous ceux comme lui qui couraient inconsciemment se faire latter les testicules avec un certain sens du devoir.
Il n'y avait pas tellement de solutions. Silencieusement, il grimpa sur la benne à ordure, puis escalada le haut du muret avant de sauter de l'autre côté. Son esprit de déduction avait eu raison : sa cible marchait un peu plus loin dans la cour. David n'était jamais venu dans ce secteur ; il ne connaissait pas non plus le nom de l'usine dont il venait de pénétrer l'enceinte. Dans cette quasi-obscurité, elle semblait gigantesque, et l'homme ne semblait plus qu'être une silhouette vacillante au loin.

Doucement, la peur prenait possession des sens de David. Plus alerte, plus inquiet, il serrait avec force son pistolet, comme s'il serait tombé dans le vide s'il l'avait soudainement lâché. Il savait vaguement ce qu'il faisait, désormais, et se demandait s'il ne valait mieux pas faire demi-tour. Mais l'appel de la curiosité était trop fort, et il ne put s'empêcher de prendre un long souffle avant de continuer.

L'homme à vingt mètres devant lui fit le tour du gigantesque bâtiment, puis disparut à nouveau dans la pénombre. Le policier s'approcha silencieusement du coin d'obscurité d'où s'était évanouie la silhouette. Il n'y avait rien. Ni porte, ni fenêtre. Il caressa le mur de la paume de sa main : juste une cloison lisse. Il passa en revue toute la portion de béton qui se présentait avec fierté devant lui, lui faisant obstacle comme par défi. Du bout de ses doigts, il toucha le plus haut de la paroi qu'il pouvait, puis descendit doucement, avant de tomber en avant.
Il y avait un trou, en bas ; une conduite d'aération. Se demandant une dernière fois s'il n'était pas en train de faire une grosse erreur, il pénétra entièrement dans l'interstice métallique. 
Impossible de voir quoi que ce soit là-dedans ; il fallait avancer à tâtons. Ses doigts glissaient sur la surface lisse et gelée tandis qu'il rampait comme il le pouvait dans l'étroit conduit qui semblait ne jamais se terminer. Chacun de ses mouvements n'apportait qu'un noir opaque à ses yeux, diminuant peu à peu derrière lui la très faible lueur qui l'avait accompagnée. Le conduit prenait des voies complexes, démentes ; il tournait dans tous les sens, montait puis descendait brusquement ensuite, tournait à nouveau en spirale, montait brusquement et refilait droit.

Puis, au hasard d'une de ces excentricités métalliques, une très faible lumière fit son apparition. C'était le bout du tunnel. Un vif soulagement s'échappa du policier qui se croyait définitivement pris au piège, et c'est sans méfiance qu'il y fonça avant de chuter de quelques mètres.

Sa douleur était énorme lorsqu'il se releva et contempla l'embouchure du tuyau par laquelle il était sorti. Son dos le faisait atrocement souffrir, et son mal s'intensifia plus encore lorsqu'il remarqua qu'il avait raté l'échelle rouillée suspendue juste en dessous du trou. Sa réserve d'intuition policière s'était largement épuisée aujourd'hui ; il n'en restait pas moins curieux.

L'homme qu'il suivait n'était plus visible nulle part. Il avait pris une avance considérable, c'était indéniable ; sa connaissance du chemin ne devait pas y être pour rien. L'endroit était totalement désert et silencieux. Seul un faible néon, suspendu à l'une des poutres loin au-dessus de lui l'éclairait d'où il se trouvait. Il était à un coin du gigantesque hangar, et devait sans aucun doute se trouver loin au dessous du niveau du sol, car regarder en l'air montrait des hauteurs absolument vertigineuses. Le plafond était même très difficilement visible, car la lumière elle-même avait peine à y parvenir. D'ailleurs, plus loin à sa droite, il ne pouvait absolument rien voir.

Le néon semblait en réalité dirigé vers les deux énormes silos en béton qui s'imposaient juste devant lui. A la vue des nombreuses vannes et des deux tuyaux immenses qui les terminaient, David en conclut qu'ils devaient tous deux contenir quelque liquide particulier.

N'ayant guère le choix, il s'avança à travers l'étroit passage à peine plus large que lui entre les deux cylindres géants, pistolet à la main. La peur jouait à nouveau avec lui, et plusieurs fois il s'arrêta, croyant entendre un bruit sourd résonner au loin.

Il déboucha dans une nouvelle salle, à peine plus éclairée que la précédente. Le plafond toujours culminant à la même hauteur avait perdu de sa superbe : la pièce semblait être un interminable et large couloir de béton émergeant de la pénombre. Un léger bruit de pompage se faisait par contre entendre.

Sur les côtés, des tubes de verre sur d'étranges promontoires émettaient une mince lumière verte sur le sol. Tous contenaient un liquide verdâtre dans lequel était plongées de sombres masses difficiles à distinguer. Chacune de ces structures -il y en avait au moins une quinzaine de chaque côté- se terminait sur le dessus en un cône de métal, relié à un imposant tuyau qui se terminait à l'intérieur d'un des deux silos.

David n'avait jamais vu de telles machines aux allures fantasmagoriques. Il aurait aimé pouvoir remonter et lire le nom de l'enseigne de l'usine ; il ne parvenait pas à trouver à quoi pouvaient servir de telles installations.

Lentement, son arme braquée droit devant lui, il s'avança vers l'un de ces ‘aquariums'. Le manque de lumière lui empêchait toujours de voir précisément ce qu'il y avait à l'intérieur. Cependant, il pouvait voir des bulles d'air s'échapper de temps à autre de l'une de ces choses. S'assurant qu'il n'y avait aucun danger autour de lui, il s'avança un peu plus et se pencha sur la paroi de verre.

Le policier poussa un cri d'horreur puis tomba au sol. Il voulait partir, maintenant, il en avait assez vu, il avait eu son flot d'émotions pour la soirée. Un humain. Le bocal contenait un humanoïde nu aux yeux clos, totalement immobile et insensible aux changements constants du liquide verdâtre. Seules les narines s'ouvraient et se fermaient régulièrement pour expirer de l'air. David jeta un œil affolé aux autres bocaux. Tous contenaient des êtres vivants du même genre que cette chose. « Des êtres humains... Des êtres humains comme... malformés » se répétait-il, essayant de fuir mais ne parvenant pas à détacher ses yeux de la scène cauchemardesque étalée devant lui.

« Bonsoir. »

Le policier sursauta et retomba en arrière. Il se releva brusquement et chercha d'un regard dément d'où provenait cette lointaine voix, calme et posée, terriblement dérangeante. Tournant sa tête dans tous les sens, il aperçut enfin le vieil homme émerger de l'ombre, à l'autre bout de la pièce.

« N'APPROCHEZ PAS ! » hurla David, braquant de ses bras tremblants son pistolet vers son interlocuteur. Il se sentait défaillir ; son corps essayait en vain de s'accrocher à quelque chose pour ne pas s'effondrer sur lui-même.

L'homme ne semblait en réalité pas très vieux. Pourtant, il restait droit, et son corps n'avait rien à envier à quelqu'un de vingt ans son aîné. Seuls ses cheveux blancs et sa fine barbe grise qui masquait ses joues trahissaient son âge avancé. Derrière lui se tenaient un peu à l'écart trois hommes armés ; David reconnut celui qu'il poursuivait parmi l'un d'entre eux.

« Allons. Inutile de vous emporter. Avant toute chose, je suis ici pour vous féliciter. »

David tressaillit. Le vieil homme, et sans aucun doute maître des lieux, avait dit cela le plus naturellement du monde. Il sentit une goutte de sueur descendre le long de son front. Sa bouche s'ouvrit, mais il ne parvint à rien dire d'audiblement compréhensible.

« Rares sont les policiers qui des ordres font fi et osent ainsi s'aventurer jusqu'ici.

-Qui... qui des ordres font fi ? »

L'homme eut un petit rictus en entendant la question de son invité, mais n'y répondit cependant pas. Ce dernier serra encore plus fermement la crosse de son pistolet.

« Et parce que de bravoure vous ne fûtes pas à cours, je vous laisse profiter une dernière fois de ces lieux avant que nous ne devions nous dire adieu. »

Une terreur encore plus violente s'empara de David. Son bras droit fléchît, il fit un pas en arrière, ses jambes tentant une dernière fois de sauver son corps tétanisé. Il vit les trois hommes sortir de l'ombre, après que le vieil homme ait claqué des doigts.

Il entendit à peine les neuf premières détonations résonner sur les parois. Et tandis que son corps étendu au sol se vidait de son sang, il baissa une dernière fois les yeux vers les lumières vertes qui dansaient sur le béton.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 12 Aout 2007 à 17:21 GMT+2, par Sushi

Ahem... Tu sais déjà ce que j'en pense, mais bon. Un commentaire, ça fait plaisir =3 Alors voilà, c'est excellent ! Et dépêche toi de nous pondre la suite, mon pitit ^^

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